REVUE DE PRESSE BD & CARICATURE ZEBRA N°157

Progrès de la Connerie

La saga de Reuzé, Bernstein et Haudiquet, “Faut pas prendre les cons pour des gens” en est déjà à son cinquième volume (éd. “Fluide Glacial”). Depuis 2019, près d’un million de cons ont acheté ces albums, alors qu’il suffit d’allumer l’une des quatre chaînes d’infos en continu mises à la disposition du public pour avoir sa dose de grand n’importe quoi quotidienne. Meilleure l’audience de la chaîne, plus le taux de n’importe quoi est élevé. Grâce à ces chaînes d’infos, on peut établir le portrait-robot du con de droite et le portrait-robot du con de gauche. Les deux font la paire.

Clément Oubrerie couronné de succès

Le bédéaste à succès Clément Oubrerie est mort des suites d’une longue maladie à l’âge de 59 ans début mars. Le succès, il l’avait connu d’abord avec la série Aya de Yopougon, scénarisée par sa première épouse d’origine ivoirienne Marguerite Abouet. Elle a pour héroïne une jeune adolescente ivoirienne, Aya, désireuse de s’émanciper des “trois c” : coiffure, couture et chasse au mari.

Puis avec sa seconde épouse Julie Birmant, scénariste elle aussi, C. Oubrerie signa un biopic en plusieurs tomes de Picasso, qui désacralise le monstre sacré sans tomber dans le pamphlet, et qui fit aussi un carton. Son “Voltaire amoureux”, cette fois en solo, est moins réussi ; présenter Voltaire comme un philosophe “sentimental” est un parti-pris un peu gonflé. Voltaire n’est pas complètement candide !

Profil de Samuel Beckett par Simon Schubert.

Maudits Nabis ?

Le Salon “Drawing now Paris” du dessin contemporain se tiendra fin mars au Carreau du Temple (Paris 3e). Ce salon illustre un phénomène culturel : la mort du dessin et l’avènement parallèle de la mécanique. Le portrait ci-dessus de Samuel Beckett par Simon Schubert est peut-être un dessin, mais ce qui en fait un dessin moderne, c’est la performance qu’il représente, et l’originalité du procédé… un peu son sujet. L’illusionnisme et l’effet d’optique tiennent aussi une grande place dans l’art contemporain.

Non seulement la production industrielle d’images rivalise avec la production artistique (suivant l’observation de Walter Benjamin), mais l’enseignement des lois de la mécanique et de la perspective ont peu à peu remplacé l’enseignement du dessin. Cela explique l’obsession des formes naturelles de certains artistes des années 1930 (Picasso, Maillol…), face à une civilisation industrielle imposant ses propres canons.

Les romantiques Delacroix, Baudelaire son porte-parole, furent les derniers à s’opposer à la culture mécanique. La photographie incarnait pour Delacroix et Baudelaire cette mécanisation, exactement comme pour certains artistes aujourd’hui l’intelligence artificielle. Et ce point de vue n’est pas idéologique, car Delacroix expérimenta la photographie avant de la rejeter.

Par Maurice Denis (1870-1943), chef de file des Nabis, le dessin est ramené au niveau de l’arabesque, comme il peut l’être aussi par les praticiens de l’art déco. Le courant Nabis indique assez précisément quelle place occupe l’art plastique dans une civilisation de type “industriel” : il occupe une place ornementale.

Fumeurs de haschisch, par H. Daumier.

Haschisch et haschischins

“C’est à l’hôtel de Pimodan (hôtel de Lauzun), sur l’île Saint-Louis, que se réunit dans les années 1844-1846 un groupe d’amis pour des séances un peu spéciales, sous l’égide du médecin aliéniste Jacques Moreau de Tours. Gustave Flaubert, Alphonse Karr, Henri Monnier, Honoré Daumier ou Ernest Meissonnier, d’autres encore, et bien sûr Charles Baudelaire qui en donna un récit dans “Les Paradis artificiels” (1860), y expérimentèrent les effets du “dawamesk”, une confiture verdâtre à base d’extrait gras, de sucre et de résine de cannabis. Le poète et romancier Théophile Gautier a lui aussi évoqué ces séances plaisamment baptisées “fantasias”, notamment pour noter que Balzac refusa d’en prendre, dans “Le haschisch”, un article publié dans “La Presse” en juillet 1943, ainsi que dans “Le Club des Haschischins”, nouvelle parue dans la “Revue des Deux Mondes” en février 1846. Gautier ne voit dans la prise de dawamesk qu’une expérience amusante propice à des rêveries drolatiques, depuis l’inévitable dérèglement des sens (“l’eau que je buvais me semblait avoir la saveur du vin le plus exquis, la viande se changeait dans ma bouche en framboise”) jusqu’au “cauchemar cannabique”, en passant par le “kief”, l’état de béatitude. Baudelaire, au contraire, y voit un terrible piège. Contrairement à ce que l’on pense généralement, et bien qu’il y fût initié dès le lycée par son condisciple Louis Ménard, le poète déconseillait l’usage du haschisch aussi bien que celui des drogues en général, qui “ne révèlent à l’individu rien de l’individu” et finissent par annihiler “la volonté” : “la plus précieuse de toutes les facultés”. C’est que, contrairement à Gautier, Baudelaire dut lutter toute sa vie contre une addiction au laudanum, une teinture d’alcool et d’opium qu’il consomma dès la fin des années 1840 pour soulager les “crampes nerveuses” que lui infligeait la syphilis. Bien qu’il essayât à plusieurs reprises de baisser les doses, il échoua à se sevrer, jusqu’à ce que la maladie l’emporte à l’âge de 46 ans.”

Le magazine “Lire” (février 2026) consacre un dossier aux écrivains et la drogue. L’extrait ci-dessus est assez représentatif du XIXe siècle. Le XXe siècle fut peut-être plus naïf. “Lire” se contente de mentionner Aldous Huxley ; pourtant ce dernier fit mieux qu’essayer diverses drogues par curiosité, comme beaucoup d’intellectuels. Une drogue, le “soma”, distribuée à la caste supérieure des “alphas”, occupe dans “Le Meilleur des Mondes” la place de la métaphysique ; le romancier emprunte le soma, une drogue parfaite qui procure l’immortalité, à la religion védique de l’Inde ancienne.

H. Huxley prolonge la métaphore de K. Marx en faisant de l’opium la religion des riches. Sans doute la manière dont les Britanniques avaient soumis la Chine à l’aide de l’opium a-t-elle aussi été une source d’inspiration pour Huxley.

Misère ou pauvreté ?

Cet album d’humour collectif (Glénat, 2026), dont les bénéfices sont reversés au “Secours populaire”, fournit l’occasion d’une remarque : la culture libérale a pratiquement aboli la différence entre misère et pauvreté, faite par tous les philosophes ou presque depuis l’Antiquité. Au pays de Molière, on sait même qu’un homme peut être riche et avoir une vie misérable, une vie faite de privations (Harpagon). Molière élucide le mystère de la cupidité de ceux qui possèdent déjà beaucoup plus qu’ils ne peuvent dépenser.

L’effacement de la différence entre misère et pauvreté coïncide d’ailleurs avec l’avènement de la “valeur travail”.

Ce n’est pas seulement une question de définition. Sur trois mille SDF recensés à Paris environ, combien sont-ils pauvres et combien sont-ils misérables ? On ne peut mener une politique publique cohérente en assimilant la pauvreté à la misère, en définissant par exemple des “seuils de pauvreté” abstraits.

Caricatures fraîches par MAN (“Midi Libre“), Piérick (“Fakir”), Morten Morland (“The Spectator”), Marian Kamensky (République tchèque), Yannick Vancolen (“Facebook”), Harry Burton (“The Irish Examiner”) & Zombi (“Zébra”) :

par MAN.

par Piérick.

“Bon, c’est une planète infernale, constituée de soufre et de rochers agglomérés, mais le bon côté c’est qu’il n’y a pas de politique intenationale.” par Guy Venables.

par Morten Morland.

Marian Kamensky.

par Yannick Vancolen.

par Harry Burton.

par Zombi.

Le fanzine Zébra du mois de mars est paru. Pour s’abonner, écrire à [email protected]