REVUE DE PRESSE BD & CARICATURE ZEBRA N°158

Planche extraite de “Chagrin”, par Rodolphe & Griffo.

Un chagrin qui laisse des regrets

La postface de “Chagrin” (éd. Glénat, 2026) dévoile l’ambition des auteurs, Rodolphe et Griffo : une sorte de panorama de la littérature du XIXe siècle - c’est ce qui se cache derrière le “librement adapté de l’oeuvre de Balzac”, un projet plus ambitieux qu’une simple adaptation de “La Peau de Chagrin” (1831).

Le XIXe siècle est assez proche de nous. E. Macron, par exemple, est un “rastignac”, un jeune provincial ambitieux, monté à Paris, qui s’est rapidement hissé, comme un cornac habile, au sommet de l’Etat.

Trop ambitieux Rodolphe, peut-être ?... Rectifions d’abord une erreur : le “spleen” n’est pas le chagrin, la tristesse, et Balzac n’est pas Baudelaire ; on ne fait pas moins “splénétique” que Balzac, dopé à la caféine. Le XIXe siècle n’est pas un bloc homogène sur le plan littéraire et artistique, comme Rodolphe semble le croire. Il trahit son préjugé en opposant (dans la postface) un XVIIIe siècle “de la raison” à un XIXe siècle où la pensée magique effectue son retour. Le XVIIIe siècle est plein de théosophes, mélangeant la science expérimentale avec les expériences mystiques ; d’ailleurs Balzac était plein d’admiration pour l’un d’entre eux, le Suédois E. Swedenborg.

Rodolphe reprend donc l’intrigue de “La Peau de Chagrin”, tout en proposant une synthèse du contexte littéraire dans lequel Balzac produisit la Comédie humaine.

Plus justement le scénariste rappelle que Balzac est un romancier réaliste, un observateur de ses contemporains et non un auteur fantastique, et qu’il n’y a pas de diable ni de damnation chez Balzac. La Peau de chagrin est une méditation sur la condition humaine et les différents aspects que la Fortune peut revêtir ; celle-ci, au début du XIXe siècle, est devenue une sorte de puissance tutélaire qui s’impose à tous ou presque. Balzac fut lui-même ballotté toute son existence durant par la Fortune.

(Le dessinateur Griffo prend visiblement plaisir à dessiner Paris et les femmes nues.)

Shakespeare, Molière et la censure

“Edouard III”, pièce dans laquelle Shakespeare fait le récit de l’affrontement entre le royaume d’Angleterre et le royaume de France, du temps où ils étaient loin encore de former deux nations distinctes, a été donnée dernièrement en France pour la première fois (mise en scène par Cédric Gourmelon). Ce retard s’explique par le portrait avantageux du roi d’Angleterre, prétendant au trône de France, en comparaison du roi de France en place (Jean Le Bon, de la maison de Valois). “Edouard III” a de quoi heurter le chauvinisme des Français.

La raison pour douter de l’autorité de Shakespeare est l’exclusion d’”Edouard III” des “folios” ; ces recueils primitifs indiquent que Shakespeare ne concevait pas son théâtre comme un simple divertissement, mais qu’il entendait léguer une Histoire assez complète de l’Angleterre ; l’auteur de “La Société du Spectacle”, Guy Debord, fonde raisonnablement son propos sur le théâtre de Shakespeare.

Les historiens anglais expliquent l’exclusion d’Edouard III, cette espèce d’autocensure de la part du dramaturge par la satire des Ecossais, commandés au milieu du XIVe siècle par le roi David d’Ecosse. Les Ecossais ne sont pas épargnés par l’humour de Shakespeare, qui les décrit comme des païens à peine christianisés, encore mal dégrossis. Or, à la fin du XVIe siècle sous le règne d’Elizabeth Ire , puis sous celui de Jacques Ier (ancien roi d’Ecosse), la monarchie britannique s’efforce de rattacher l’Ecosse à l’Angleterre et constituer une unité insulaire. “Edouard III” était “diplomatiquement incorrect”, ravivant de outre le souvenir de l’ancienne alliance entre le royaume de France et le royaume d’Ecosse.

On retrouve dans “Edouard III” l’éloge du machiavélisme en politique, caractéristique de Sh. C’est l’un des principaux aspects de sa critique de la culture médiévale. Edouard III, petit-fils de Philippe Le Bel, est un roi de marbre, sans principes, mais c’est un roi avisé.

L’attitude de Shakespeare vis-à-vis de la censure diffère nettement de celle de Molière, qui l’a affrontée par deux fois “bille en tête” : la première fois avec son “Tartufe” (1669), qui a montré les limites du soutien de Louis XIV au comédien (contraint de récrire sa pièce) ; la seconde fois avec “Dom Juan”, qui prolonge et intensifie la critique du “Tartuffe” et connaîtra une censure encore plus stricte, dont les circonstances sont en partie mystérieuses.

L’effort de Shakespeare pour priver la censure d’argument contraste avec l’entêtement de Molière. Le meilleur exemple est la façon dont, sur le thème similaire de l’hypocrisie religieuse, Shakespeare anticipe dans “La Nuit des Rois” l’attaque du parti puritain et la désamorce en la tournant en ridicule - parti tout aussi puissant que le parti des dévôts acharnés contre Molière. On relève que Malvolio, qui est le pendant de l’imposteur de Molière, se fait lui aussi piéger par une femme rouée.

La légende d’un Shakespeare “au niveau du peuple”, largement entretenue par les nationalistes anglais et par le cinéma, cache que bon nombre de pièces ont été écrites pour un public choisi et jouées devant lui d’abord ; sans une solide culture littéraire et religieuse, on ne pouvait les comprendre qu’à-demi. “Roméo et Juliette” est une pièce subtile, mais elle n’a pas la subtilité, sur un thème proche, de “Peines d’Amour perdues”.

La seule pièce dont on sait qu’elle provoqua le courroux de la reine Elizabeth est “Richard II” ; encore faut-il dire que c’est son usage politique, indirect, par les conjurés rassemblés autour du comte d’Essex pour renverser le Premier ministre puritain de la reine (en 1601), qui a causé la colère royale, non le contenu de la pièce elle-même, qui avait été déjà donnée auparavant.

croquis d’audience par Guy Le Besnerais.

Croquis d’audience

Valérie Igounet et Guy Le Besnerais, déjà auteurs de la BD “Le Crayon” (2023), qui retrace les circonstances de l’affaire Samuel Paty, ont publié ensuite, avec la soeur du prof assassiné à Conflans, un livre dédié au procès (Flammarion, 2025) : “Un procès pour l’avenir”.

Rehaussé par les croquis d’audience de Guy Le Besnerais, l’ouvrage fait place aux arguments des accusés et de leurs défenseurs, non seulement à l’accusation. En l’absence du principal coupable, Anzorov, un ancien guérillero tchétchène abattu par la police qu’il menaçait, les prévenus ont écopé de lourdes peines, de huit ans fermes en moyenne.

En appel les condamnations de trois d’entre eux ont été nettement réduites, pour une raison juridique, semble-t-il, assez bonne : l’intention criminelle et la complicité active de ces inculpés sont impossible à prouver.

On note un changement entre la BD et ce script commenté du procès : les collègues de S. Paty qui s’étaient désolidarisés de sa méthode d’enseignement peu réglementaire, lors du procès ont fait “bloc”.

L’exemplarité de ce procès est plus que douteuse. La dangerosité de l’auteur principal était celle d’un ancien guérilléro rendu à la vie civile, qui plus est loin de son pays d’origine. Les Français musulmans, vivant dans des quartiers populaires, sont les premières à subir le délitement des institutions éducative et judiciaire, qui paraît inexorable ; les profs en première ligne sont soutenus par leur hiérarchie… une fois morts.

NB : Le portrait ci-dessus est celui de Yusuf Cinar, Turc né à Evreux, seul prévenu à connaître personnellement et fréquenter l’assassin. Il a écopé d’une peine d’un an d’emprisonnement pour apologie du terrorisme et en a effectué quatre en “préventive”, dans des conditions qu’il a jugées indignes.

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